Le mystérieux Milton Erickson

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Dans cette série d'articles, nous allons porter notre attention sur les grandes figures de l'hypnose en thérapie. Ces personnages hauts en couleur dont leur particularité est plus à rechercher dans leur manière de vivre la vie que dans des techniques reproductibles partout, pour tous et en tout temps.Ne cherchez pas une cohérence chronologique dans le choix de commencer par Erickson. L'ordre de ces articles est complètement subjectif et dirigé arbitrairement par l'influence que chacun d'eux a opérée sur ma manière de pratiquer aujourd'hui.
Puisse ma pratique continuer de se transformer au gré de mes rencontres, de mes lectures et de mes clients qui m'apprennent chaque jour. Mais aussi, par vos remarques, chers lecteurs, qui m'obligent à me questionner encore et encore.

Qui est Milton Erickson ?

Milton est né en 1901 dans un contexte digne d’un western. Le décor : une mine au fond du Nevada, une cabane adossée à la paroi d’une montagne dans le petit village d’Aurum. Village qui disparaîtra, n’ayant pas tenu ses promesses de richesse. La famille Erickson retournera au Wisconsin d’où elle était venue, ses parents seront de tranquilles fermiers.

Erickson avait de l’admiration pour ses parents et ne voyait pas cette expérience comme un échec. Bien au contraire. Pour lui, échouer faisait partie du processus d’apprentissage. Il avait horreur des retours négatifs et complaisants sur soi-même. Il conseillait à ses étudiants, s’ils éprouvaient du ressentiment pour une situation quelconque de courir à la poubelle pour y vomir toute leur amertume puis de la fermer hermétiquement.

On retrouvera dans toute la vie d’Erickson cette capacité à « aller de l’avant ». Lourdement handicapé, il utilisera ces contraintes pour inventer des outils thérapeutiques qui trancheront avec les psychothérapies dites « classiques » de l’époque.

Daltonien..

Cette pathologie sera d’une grande aide à Milton parce que, observant les réactions humaines devant la couleur, il constatera une différence au quotidien entre lui et les autres. Ce qui lui permet de se poser alors la question de la relativité de la perception. Nouvelle métaphore de la thérapie « on peut donc voir les mêmes choses de manières différentes : tout dépend de la longueur d’onde que la rétine est capable de traiter. Soit dépend de la façon dont nous traitons l’information que nous recevons et cette manière varie d’un individu à l’autre ». Plus tard, au Centre de recherche du Wayne County Hospital, il réussira hypnotiquement à rendre des sujets daltoniens.

Comment un daltonien est-il arrivé à rendre daltoniennes des personnes qui ont un sens chromatique normal dont lui-même n’a pas idée ? Il y est parvenu en observant longuement des « normaux » et ce qui les sépare de lui.

Sourd aux rythmes..

Sa surdité est un phénomène des plus curieux. Il était incapable de reconnaître une mélodie et n’y entendait que des bruits.

Encore ici, Milton observe ce qui le sépare de ceux qui réagissent aux rythmes musicaux. Il tente de comprendre le rythme en tâtant son pouls, il en sent le tempo sous ses doigts ; surtout, il remarque la respiration, la sienne et celle des autres. À sa respiration il le sait paisible ou anxieux. Il apprendra plus tard à mener ses étudiants à respirer à la même cadence que les patients et à leur parler sur ce rythme pour leur faciliter l’entrée en hypnose.

En effet, l’hypnose repose sur la collaboration thérapeute-patient principalement inconsciente. L’accord respiratoire est un puissant moyen d’obtenir cette coopération un peu spéciale, car l’esprit conscient ne s’en rend pas compte.

Dyslexique

Pendant des années, malgré ses efforts, il n’arrivera à percer le mystère de cette pénible difficulté, jusqu’à ce jour où la solution est venue d’elle-même, spontanément. En attendant le moment miracle, Erickson se pose la question « qu’ont les autres de différents, à intelligence égale, qui leur permette un maniement si facile du langage, sans inversion des lettres, des syllabes ou des mots ? ». Alors il se passionne pour la langue. Il passe des journées entières dans les dictionnaires. L’anglais est une langue d’action, usant et abusant des gérondifs, et c’est souvent son contexte qui précise le sens des mots ou la postposition qui donne celui du verbe. Des verbes comme « to let, to go ou to take » occupent des colonnes entières de l’Harrap’s. Ce qui d’ailleurs explique que notre conception de l’état hypnotique est très différente de l’Anglo-saxonne. Pour les pratiquants de l’hypnose ericksonienne francophone, il s’agit d’un état de conscience modifié. Alors que les Américains y voient un processus dynamique interactif en constante évolution au gré de la communication.

À 17 ans, paralysé par la poliomélyte

Il n’existe pas de traitement. L’affection suit sa propre évolution (il faudra attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour une généralisation de la vaccination). Alors qu’il est entièrement paralysé soit au premier stade de la maladie ou le pronostic est incertain, des médecins viennent à son chevet, l’examinent puis, font signe à la mère de les suivre dans le couloir. La porte n’est cependant pas complètement fermée. Milton les entend « Madame, votre fils ne passera pas la nuit ». Milton est furieux de la grossièreté de ces personnages qui se permettent de dire de choses pareilles à une mère angoissée. Très rapidement, il met en place une stratégie pour la soulager : il va jouer au malade capricieux. Il demande à sa mère de déplacer l’armoire, mais celle-ci n’est pas exactement à la bonne place. Et maman de la redéplacer encore et encore. À travers ses larmes, la mère est soulagée d’avoir été utile à son fils. Elle est si épuisée par les efforts physiques cumulés avec ce bouleversement émotionnel que son abrutissement provoque une anesthésie psychique à l’angoisse. Elle n’arrive même plus à penser. Puis, Milton s’enfonce dans un coma qui durera trois jours.

Transformer le malheur en bénédiction..

Toute sa vie, Milton sera plus souvent malade que ses malades et mettra au point pour eux des stratégies thérapeutiques inattendues et hors du commun. Ses méthodes tranchent radicalement avec celles de ses collègues. Mais il se fiche de la critique de ses pères. Ce qui compte c’est la guérison de ses patients. Très empathique dans tomber dans le sympathie, plein de tact, de gentillesse, aux antipodes de l’attitude grossière des médecins venus à son chevet. Sa vocation est peut-être née d’une révolte contre une certaine fatuité médicale, impardonnable quand on fait son métier de soulager la souffrance des hommes.

Alors que sa rééducation n’est pas finie, Milton est déterminé. Il veut manger seul, s’amuser, courir, faire du sport et surtout ne pas appartenir à la catégorie des handicapés. Alors il décide avec un ami de partir pour un raid d’un millier de kilomètres en canoë. Finalement l’ami lui fera faux bond et Milton partira seul. Sauf qu’il n’a pas encore assez de force dans ses jambes pour tirer le canoë le soir sur la berge. Il se débrouillera pour se faire aider. Il ne demandera jamais de l’aide directement, mais manifestera un comportement tellement sympathique qu’on lui vendra en aide spontanément. Ce garçon si curieux et si gai intriguait. Dans la discussion,  ses interlocuteurs se rendant compte, comme par hasard qu’il n’avait rien à manger c’est le plus naturellement du monde qu’on lui proposait de la nourriture. Dans son voyage il a ainsi continué à exercer son talent pour la « communication indirecte ».

Propagation de ses idées..

Les idées de Milton sur l’hypnose et la psychothérapie ont commencé à se propager en France en 1984 avec la publication de « Uncommon therapy » traduite par Jay Haley et ce, malgré que sa popularité allait croissante depuis 1964 aux USA. À cette date, Erickson était mort depuis 4 ans.

Comme Hippocrate..

Dans sa manière d’aborder la souffrance d’un patient, il s’inspirera du fondateur de la médecine. Lorsqu’Hippocrate se rendait dans une ville pour y soigner les malades ,il  examinait l’exposition de la cité, en humait l’air et les vents, goûtait les eaux et seulement ensuite, rentrait dans la chambre du malade, observait puis, après s’être imprégné de son contexte de vie, il faisait son diagnostic et prescrivait le traitement.

La clinique repose sur l’observation la plus large possible.

Hypnose ericksonienne

En étudiant l’hypnose, Milton s’est penché sur les aspects verbaux et non verbaux de la communication ; du coup il a compris que l’état hypnotique n’était pas comme on le croyait jusqu’alors, le résultat de l’influence d’un hypnotiseur tout-puissant sur un sujet faible, « suggestible », à qui le premier pouvait faire toutes les fantaisies qu’il lui ordonnait. Au contraire, l’hypnose est un phénomène de la vie quotidienne, une manifestation courante de la communication. À la fin de sa vie, Erickson nous a légué une sorte de « boîte à outils » de l’hypnose (ou de la communication efficace, comme on le voudra).

Éviter de se prendre les pieds dans la boite à outils de l’hypnose ericksonienne

Devant un problème posé, par exemple une phobie, une dépression, des obsessions, une obésité ou une douleur, il se considérait comme un artisan à qui on donne un chantier. « Le patient à des exigences qui font partie des contraintes du thérapeute et des ressources qui vont lui permettre d’effectuer le travail. Il y a un cahier des charges. Et comme toute profession, il y a de bons et de mauvais artisans. Les praticiens en hypnose ne dérogent pas à cette règle ».

Comprendre l’hypnose ericksonienne nécessite un long apprentissage, de nombreuses lectures et un travail acharné. Pour au final, avoir tout oublié. Oublier les procédures, les inductions. Ne reste que la matière brute.

Un peu comme si tous ces outils n’avaient pour finalité que de travailler, malaxer la pâte dont serait fait le thérapeute afin qu’il soit suffisamment souple et adaptable à n’importe quelle situation en remplissant cependant toujours sa fonction : accompagner sur le chemin de la gurésion. C’est effectivement paradoxal en théorie, mais si on y pense c’est une bonne nouvelle.

Vous souvenez-vous de votre apprentissage de la lecture et de l’écriture ? Pourtant lorsque vous lisez, vous ne vous inquiétez pas de savoir où se trouve le complément d’objet direct ou indirect, quel est le groupe nominal. Non. Ce qui vous intéresse est de lire, saisir le sens.  Et c’est devenu automatique. Mais pour acquérir cette dextérité et rapidité dans le décodage des lettres, phonèmes et noumènes, nous avons bien galéré ! Pour continuer dans la métaphore, ne disons-nous pas que nous savons conduire lorsque nous ne nous rendons plus compte que nous conduisons ?

La vie d’abord !

Avec Erickson, nous sommes plongés dans le monde de l’expérience quotidienne de la vie humaine, avec la conviction profonde que patients et thérapeutes sont embarqués dans la même aventure, « sur le même bateau », celui de notre commune condition humaine à accepter et à assumer pour nous épanouir. « On ne parle bien que de ce que l’on a vécu. Entre la vue intellectuelle que j’ai sur les choses et ma vie, il y a une subtile interaction. Ma vue modifie ma façon de vivre et ma façon de vivre modifie en retour mes conceptions ».

Pour Milton, il faut d’abord aimer la vie, la regarder, la contempler. Pour lui, aimer la vie, c’est se préparer sans cesse à sa diversité et à son inattendu, y compris dans ce qu’elle a de plus incompréhensible.

Dans sa diversité, nous dit Dominique Megglé, « tous les parents savent qu’on n’élève pas deux enfants de la même manière, parce qu’il sont tout simplement différents ».

 

 

 

Commentaires

  • Je reconnais volontiers une admiration pour tous ceux qui font le voeux de soulager la souffrance des autres. Non seulement ils font du bien, mais surtout ils ont compris qu'en se dédiant aux autres, ils pouvaient relativiser leur propre souffrance. Et, à force de pratique, ils découvrent les bienfaits du don qui libère.

    Vous l'aurez compris, je ne suis pas de ceux-ci. Aujourd'hui on assiste à une prolifération impressionnante de coaches en développement personnel qui font appel à toutes sortes d'écoles et qui se font leur cuisine personnelle pour proposer des cocktails personnalisés. Les clients sont très vite subjugués par l'efficacité des méthodes et deviennent captifs de leur bienfaiteur.
    C'est une des conséquences du développement spectaculaire des coûts de la santé qui couvrent dorénavant les question psychologiques, problèmes presque exclusivement circonscrits dans les milieux aisés car celui qui bosse n'a pas le temps de se complaire dans un mal-être existentiel.
    Pour moi, le seul moyen véritablement efficace d'aider son prochain consiste à le renvoyer à lui-même sans complaisance. S'il est motivé il fera le job, sinon il viendra encore et encore chercher de l'aide sans espoir de vérifier un amélioration durable de son état.

    Pour en venir plus précisément à l'hypnose que je ne connais pas, j'avoue mes craintes de ce que je pourrais découvrir dans cet état second, mais surtout ce que je pourrais en faire. Je fais partie de ceux qui ont peur des états de conscience modifiés par des techniques, des drogues ou des situations exceptionnelles. J'éprouve le besoin d'avancer tranquillement à mon rythme et de digérer les expériences pour les laisser derrière et me sentir neuf chaque jour. Un peu comme le système digestif qui évacue régulièrement pour pouvoir continuer à ingurgiter.

    Car, ne vous en déplaise, nous ne maîtrisons presque rien. Nous sommes incapables, malgré les moyens impressionnants investis dans ces recherches, de comprendre le fonctionnement de notre cerveau. Et là nous ne parlons que de physique. Certains s'aventurent à expliquer l'esprit (mind/brain) et la prolifération des théories nous démontre les divagations en zigzag de ces chercheurs. Peu se sont aventurés sur le terrain de la conscience que certains assimilent à la notion d'âme. Et c'est pas pour rien, car on sort du domaine scientifique pour rejoindre le religieux, le mystique, le spirituel. De la pure spéculation.

    Bref, ces réflexions qui partent un peu dans tous les sens visent à mettre en garde tous ceux qui espèrent voir leurs maux soulagés par des thérapies. La souffrance est une caractéristique intrinsèque de notre condition humaine éphémère et j'ai la vague impression qu'un des seuls moyens de la vivre bien consiste à l'accepter. Toutes les tentatives de la diminuer, de la corriger ou de l'éradiquer ne contribuent qu'à lui donner plus de corps jusqu'à la justifier.

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